Contes fantastiques III by E.T.A. Hoffmann

Contes fantastiques III by E.T.A. Hoffmann

Author:E.T.A. Hoffmann
Format: epub


IV

Plusieurs mois s’étaient écoulés, lorsque le hasard voulut que mademoiselle de Scudéry passât sur le Pont-Neuf dans le carrosse à glaces de la duchesse de Montausier. L’invention des élégants carrosses à glaces était encore si nouvelle, qu’un peuple de curieux se pressait dans les rues dès qu’une voiture de ce genre y paraissait. Aussi, une multitude de badauds s’assembla sur le Pont-Neuf, et, environna le carrosse de madame de Montausier, de manière à empêcher les chevaux d’avancer. Tout à coup mademoiselle de Scudéry entendit un grand bruit, des malédictions et des jurements, et elle aperçut un homme qui se frayait de force un chemin à travers les rangs épais de la foule. Il s’approcha du carrosse, et les regards de mademoiselle de Scudéry rencontrèrent ceux d’un jeune homme pâle et défait, dont les yeux étaient étincelants. Il ne cessa pas de la regarder, tout en se défendant contre les curieux qui voulaient le repousser ; enfin il atteignit au marchepied du carrosse, s’y élança avec impétuosité, jeta un billet sur le sein de mademoiselle de Scudéry, et disparut comme il était venu, en frappant indistinctement autour de lui pour se frayer un passage. La Martinière, qui se trouvait auprès de sa maîtresse, avait poussé un cri d’effroi dès que cet homme avait paru à la portière, et s’était laissée aller évanouie au fond du carrosse. En vain mademoiselle de Scudéry tira le cordon du cocher ; celui-ci, comme pressé par un malin esprit, fouettait à outrance les chevaux, qui, faisant jaillir l’écume autour d’eux, piétinèrent avec bruit, se dressèrent, et franchirent enfin d’un galop rapide le pont qui retentissait sourdement sous leurs pas. Mademoiselle de Scudéry versa toutes ses eaux de senteur sur la pauvre femme de chambre, qui ouvrit enfin les yeux, et murmura péniblement, la pâleur et l’effroi sur son visage : Au nom le la bienheureuse Vierge Marie, que nous voulait cet homme terrible ? – Ah ! c’était bien lui, c’était le même qui vous apporta la cassette dans cette épouvantable nuit ! – Mademoiselle de Scudéry la tranquillisa en lui représentant qu’il n’était rien arrivé de fâcheux, et qu’il ne s’agissait que de lire un billet. Elle ouvrit le papier et y trouva ces mots :

« Un destin funeste, que vous pouvez détourner, me précipite dans l’abîme ! – Je vous supplie, comme un fils supplierait sa mère, avec toute l’ardeur d’un amour filial, de faire porter chez maître René Cardillac (que ce soit par quelque prétexte qu’il vous plaise d’imaginer, comme pour y faire un changement ou une réparation), le collier et les bracelets que vous avez reçus de moi ; votre bien-être, votre vie en dépendent. Si vous ne le faites, d’ici à après-demain, je pénètre dans votre maison, et je me tue à vos yeux. »

– Il est bien certain, dit mademoiselle de Scudéry après la lecture du billet, il est bien certain que l’homme mystérieux, fût-il de la bande des assassins, ne médite rien contre moi. S’il était parvenu à me



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